Vœux 2016 de Jean-Michel Caudron (Directeur associé de la SCOP EFFISCIENCE)

Les débats du Forum 2015 du Centre européen pour l’interdépendance et la solidarité mondiales (dit Centre Nord-Sud) du Conseil de l’Europe, de Lisbonne (3 et 4 décembre), restaient centrés sur les jeunes et les femmes. Le thème était cette année « Comment lutter contre la radicalisation et le terrorisme : prévention, outils et partagé connaissances dans l’espace méditerranéen et européen ».

L’exemple de « La Voix des femmes libyennes », présentée par le docteur Alaa Mubarit, la fondatrice et la présidente de cette ONG libyenne en passe de devenir OING, en discours d’ouverture du Forum 2015, est sûrement source d’inspiration pour tous. Son discours humain, humaniste et citoyen s’il en est, qui ne pouvait que mettre chacun face à ses responsabilités d’être humain et de citoyen.

Mais, lors de ces débats, nous nous sommes permis de demander que les personnes âgées immigrées soient intégrées dans les préoccupations du Centre Nord-Sud, car elles sont les « racines » des jeunes. La reconnaissance et la considération que les pays d’accueil et les pays d’origine ont de ces « racines » sont sûrement une partie de la solution pour que les jeunes se sentent fiers de leur double culture et en appartenance, comme citoyen, de leur pays d’accueil.

L’acte fondateur d’une « mobilisation citoyenne[1] euro-méditerranéenne pour la paix entre les cultures » pourrait être une reconnaissance (à l’instar de celle, lors de l’accord de Nouméa du 20 août 1988, qui a permis d’apaiser les esprits et d’entamer une réconciliation entre les parties en Nouvelle Calédonie) de la part et entre les pays d’accueil et les pays d’origine de n’avoir pas su et/ou voulu d’accompagner socialement les choix d’installation ou de retour au pays des travailleurs migrants. Ceci, notamment quand la retraite, puis le grand âge se sont installés pour ceux-ci. Ces inconséquences ont entraîné des grands désagréments pour ceux qui sont devenus âgés dans leur pays d’accueil et des importantes incompréhensions pour leurs proches de la non prise en compte sociétalement du rôle de leurs parents et grands-parents dans la reconstruction de l’Europe et l’apport de la « modernité » dans leur pays d’origine.

Lors des émeutes dans les banlieues françaises en 2005, les quartiers où les personnes âgées sont rapidement descendues dans la rue pour aller à la rencontre des jeunes ont vu les tensions retombées beaucoup plus vite que les autres. A Verviers (en Wallonie), des personnes âgées issues du Rwanda sont devenues des « passeurs de sagesse », suite à des formations de « médiation interculturelle ». Ils aident à faire comprendre à des jeunes dont les parents ont fui la guerre au Rwanda et dont les grands-parents sont restés au pays pourquoi ils sont là, comment ils peuvent s’épanouir ici, à condition de respecter le droit à chacun à vivre en sécurité.

La projection du film « A better life » lors du séminaire international de la Fondation Hassan II pour les Marocains vivant à l’étranger, des 3 et 4 janvier 2013, sur « Les liens intergénérationnels chez les Marocains en situation migratoire », et l’émotion que ce film a suscité chez tous les participants et intervenants du séminaire a démontré la nécessité de libérer la parole de ces vieux immigrés avant qu’ils meurent, tant au sein de leur famille (celle qui est restée au pays et les 2ème et 3ème générations dans les pays d’accueil), mais aussi avec les citoyens qui n’ont jamais migré (pour remettre en perspective le mythe de l’Eldorado d’alors et éviter que des jeunes et des moins jeunes émigrent pensant trouver la richesse) ou qui pourraient migrer maintenant (certes dans d’autres conditions, s’ils sont diplômés), ainsi qu’avec les citoyens de « souche » des pays d’accueil.

Ces vieilles personnes sont, en fait, les pionniers du trait d’union de leur pays avec le reste du monde et, grâce à eux, leurs enfants et leurs neveux et nièces seront les acteurs du développement du bien-être de tous les habitants de leur pays d’origine, tout en maintenant et promouvant dans le monde les valeurs d’accueil, de solidarité et de tolérance propres à leur culture du pays d’origine, face à un modèle de mondialisation qui serait basé sur l’individualisme et l’égocentrisme.

Que ces vieux immigrés se rendent compte que, au-delà de l’ascenseur social qu’ils ont fait prendre à leur famille, ils n’ont pas souffert inutilement (dans leur corps et dans leur cœur ou de voir la difficulté qu’ont pu avoir, peut-être, leurs enfants à s’insérer dans la société du pays d’accueil sans renier les valeurs de la culture marocaine), que la société de leur pays d’origine toute entière est fière d’eux et de leur esprit de pionnier, qu’elle leur en est reconnaissante, car ils ont montré, avec leur énergie extrême pour sortir de la misère et de s’adapter en milieu souvent hostile, la voie à l’ensemble de leur diaspora, au pays et à travers le monde.

Que leur parole libérée permette, en débloquant des nœuds dans leur pays d’accueil, de projeter celle-ci complètement dans le monde moderne sans perdre l’essentiel, à savoir les valeurs d’accueil, de solidarité et de tolérance…, valeurs dont ils pourraient alors contribuer à diffuser dans leur pays d’accueil…

Il serait temps de faciliter leur accès au droit commun, comme de développer des pratiques d’approche multiculturelle du vieillissement, leur permettant, enfin, de choisir par choix et non par défaut où vivre leur grand âge, ici, là-bas ou, encore, entre leur pays d’accueil et leur pays d’origine.

Ainsi, les jeunes seraient fiers de leur père, de leurs grands-pères et leurs arrière-grands-pères, dont leur rôle dans la reconstruction de l’Europe ne serait plus dénié, et pourraient alors se sentir en appartenance avec les autres citoyens des pays qu’ils habitent, heureux d’avoir une double culture.

A leur arrivée en Europe, il y a plusieurs décennies, la société « accueillante » avait demandé à ces jeunes travailleurs migrants d’être invisibles, sinon ils seraient renvoyés au pays. Ils seraient alors rentrés honteux d’avoir raté leur migration économique…

Aujourd’hui, ces travailleurs migrants ont pris des rides et ils sont toujours là (alors que tout le monde, eux compris, pensaient qu’ils allaient repartir au pays). Ils sont toujours aussi invisibles, même s’ils « tiennent » les murs des places dans les quartiers. Leurs conditions de vie et leurs difficultés d’accéder au droit commun ne leur permettent pas, pour un grand nombre d’entre eux, de choisir vraiment où passer leur grand âge, ici ou là-bas ou, encore entre les 2, au milieu de leur famille, si c’est leur choix… Comme de vivre au quotidien les préceptes de leur religion…

Pour exploiter le capital social et interculturel qu’ils ont su accumuler durant ces décennies et ces capacités de résistance et de résilience en milieu hostile (ici et là-bas) qu’ils ont su construire, alors qu’ils inspirent du respect auprès des plus jeunes, il serait pertinent de leur proposer un « troc social », au service de la paix entre les cultures.

Tout en reconnaissant que leur pays d’accueil et leur pays d’origine n’ont pas su et/ou voulu prendre en compte suffisamment leurs besoins et en leur proposant d’œuvrer pour que, ici et là-bas, les lois et les réglementations leur soient plus faciles d’accès et que les pratiques les prennent en compte de façon plus attentionnée, nous pourrions soutenir toute initiative qui inciterait les personnes âgées immigrées d’aller rencontrer des jeunes de leur quartier, tels des « Ambassadeurs de la paix entre les cultures ».

Cela pourrait être à l’occasion de « cafés du faire ensemble », de manière à ce que les jeunes connaissent leurs racines au pays d’origine de leurs parents ou grands-parents et saisissent toutes les conditions de vie pour s’épanouir ici, ou en retournant vers leurs racines.

Ces « cafés du faire ensemble » s’inspireraient des « cafés des âges » (concept créé autour de Paulette Guinchard, secrétaire d’Etat chargée des personnes âgées du Gouvernement Jospin il y a 10 ans, lieux citoyens de débats participatifs, avec plus de 1500 cafés des âges organisés en France, au Luxembourg, en Belgique, au Québec, etc.), un outil de démocratie participative facilitant les échanges entre les générations, pour revisiter le contrat social entre les générations.

Ils seraient organisés dans des lieux d’éducation formelle, non-formelle et informelle ou, encore, dans des lieux d’éducation populaire, avec l’aide des étudiants en travail social, sanitaire, « sociétal », etc., tant dans l’organisation que dans l’animation de ces « cafés du faire ensemble ».

Le Livre blanc sur le dialogue interculturel « Vivre ensemble dans l’égale dignité », du 7 mai 2008, du Conseil de l’Europe, pourrait être un des outils qui faciliteront les débats lors des « cafés du faire ensemble ».

En échange de cet engagement des personnes âgées immigrées pour la paix entre les cultures, nous pourrions œuvrer ensemble pour que, ici et là-bas, les lois et les réglementations leur soient plus faciles d’accès et que les pratiques les prennent en compte de façon plus attentionnée, afin de leur permettre de choisir le lieu où vivre leur grand âge, au milieu des leurs. Nous, citoyens, nous pourrions faire pression pour que les pays d’accueil et d’origine respectent les articles 65[2] et 67[3] de la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille (18 décembre 1990), comme d’inciter l’ensemble des Etats-membres du Conseil de l’Europe à ratifier cette convention (aucun ne l’a fait pour l’instant). Ce travail pourrait passer par l’aide à l’installation et au développement de politiques publiques du vieillissement dans les pays d’origine, quand elles n’existent pas encore. En effet, l’accompagnement de stratégies nationales pour le bien-être des personnes âgées immigrées pourrait avoir des conséquences pour les politiques publiques pour toutes les personnes âgées du pays d’accueil.

Ainsi ces vieux immigrés oubliés et invisibles deviendraient des « Sages ambassadeurs pour la paix entre les cultures », pour le bien-être de tous…


[1] « Après les incidents qui ont émaillé la minute de silence dans plusieurs établissements, à la suite des attentats de janvier, François Hollande avait annoncé la création de réserves citoyennes à l’école, avec la contribution de volontaires (avocats, journalistes, acteurs culturels…) qui pourront intervenir dans les classes. « L’école ne doit pas se replier » sur elle-même, « elle ne doit pas être isolée », avait affirmé le chef de l’État », trouvons-nous sur le site de Najat Vallaud-Belkacem, Ministre française de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (http://www.najat-vallaud-belkacem.com/2015/02/15/la-reserve-citoyenne-de-leducation-nationale-attire-de-nombreux-benevoles)
[2] Les Etats-parties maintiennent des services appropriés pour s’occuper des questions relatives à la migration internationale des travailleurs et des membres de leur famille (…). Les Etats-parties facilitent, en tant que de besoin, la mise en place des services consulaires adéquats et autres services nécessaires pour répondre aux besoins sociaux, culturels et autres des travailleurs migrants et des membres de leur famille
[3] Les Etats-parties intéressés coopèrent en tant que de besoin en vue d’adopter des mesures relatives à la bonne organisation du retour des travailleurs migrants et des membres de leur famille dans l’Etat d’origine, lorsqu’ils décident d’y retourner ou que leur permis de séjour ou d’emploi vient à expiration ou lorsqu’ils se trouvent en situation irrégulière dans l’Etat d’emploi. En ce qui concerne les travailleurs migrants et les membres de leur famille en situation régulière, les Etats-parties intéressés coopèrent, en tant que de besoin, selon des modalités convenues par ces Etats, en vue de promouvoir des conditions économiques adéquates pour leur réinstallation et de faciliter leur réintégration sociale et culturelle durable dans l’Etat d’origine